Dans le fracas visuel du Shea Stadium, Twombly transforme la clameur en calligraphie de l’instant.

NOTES FROM THE NOISE
Attribué à : Cy Twombly
Date supposée : 1965
Technique : fusain, pastel gras, encre et crayon sur papier
Dimensions : 115 × 76 cm
Collection : Museum of Sonic Reverberations, Liverpool
Description :
Dans cette œuvre rageusement abstraite, Cy Twombly transfigure le concert mythique des Beatles au Shea Stadium en un palimpseste émotionnel. Une arche orangée surplombe une scène indistincte ; au-dessus, quatre cercles noirs griffonnés symbolisent autant de présences fantomatiques – les membres du groupe, réduits à des icônes d’énergie pure. À leurs pieds, un tumulte de lignes colorées envahit la surface, métaphore visuelle d’une foule hurlante, d’un choc sonore impossible à contenir.
Loin de tout naturalisme, l’artiste restitue la transe collective et l’hystérie sonore de l’événement, premier concert rock de cette ampleur. Ici, le son devient trait, le cri devient couleur, et le souvenir se recompose en chaos maîtrisé. Notes From The Noise est moins une image qu’une résonance graphique, où la Beatlemania est évoquée comme une explosion sacrée, gravée dans la matière même du dessin.
🎧 AUDIO-GUIDE EN FRANCAIS
🎧 AUDIO-GUIDE IN ENGLISH
La feuille est envahie de lignes nerveuses, de griffonnages, de taches de peinture et de coulures gestuelles. Une large arche orangée surplombe une scène floue, tandis que quatre cercles noirs griffonnés au fusain ou au pastel gras dominent la moitié supérieure du dessin. Ils évoquent des projecteurs, amplis, ou peut-être visages flous de musiciens, à la fois présents et insaisissables.
Au premier plan, une mer dense d’arabesques rouges, jaunes et bleues suggère une foule en effervescence, comme une onde de choc sonore. Au centre, une forme verticale brun-jaune, entourée de coups de pinceaux chaotiques, peut évoquer une silhouette debout — sans doute un Beatle — pris dans le vacarme visuel. À droite, une figure levée, hurlante ou extatique, pourrait symboliser le contact entre l’artiste et le public, ou l’instant où la scène devient pure émotion.
Rapport au style de Cy Twombly
L’œuvre assume pleinement le vocabulaire de Twombly : absence de figuration lisible, fusion entre écriture et peinture, saturation émotionnelle du support. Ce qui est représenté ici n’est pas un concert au sens documentaire, mais son empreinte émotionnelle sur la mémoire collective.
Comme souvent chez Twombly, le geste prime : traits griffonnés, dynamisme nerveux, allusions symboliques à travers des formes semi-abstraites. Les quatre cercles noirs agissent comme des phares dans le chaos, des centres d’attention ou de mémoire ; ils flottent entre l’objet et l’idée. C’est un concert vu de l’intérieur du son, et non de la scène.
Interprétation historique
Le concert du Shea Stadium du 15 août 1965 marque une rupture dans l’histoire culturelle moderne : plus de 55 000 spectateurs hurlants, une performance quasi inaudible, et un bouleversement de la relation scène/public. Plutôt que d’en représenter l’événement, l’œuvre transcrit l’impact psychique de ce moment.
Les cercles noirs peuvent symboliser les Beatles eux-mêmes, réduits à des abstractions mythiques par la démesure du contexte. La mer de boucles suggère l’impossibilité d’accéder à l’individu dans une foule fondue en masse sonore. L’arche rouge fonctionne comme l’entrée dans une autre réalité, presque rituelle.
Signification globale
Cette œuvre est une tentative de noter l’indicible. Elle fait du concert un objet mythique, une transe visuelle plutôt qu’un souvenir descriptif. L’expérience du Shea Stadium n’est pas ici racontée, mais évoquée comme un orage mental, un vortex d’enthousiasme, de son et de perte de repères. Twombly confère à la culture populaire une profondeur rituelle et émotionnelle.


Cy Twombly (1928–2011)
Nationalité : Américaine
Mouvement : Art contemporain, abstraction lyrique, expressionnisme gestuel
Œuvres emblématiques : Leda and the Swan, Fifty Days at Iliam, Untitled (Bacchus series), Apollo and the Artist
Biographie rapide :
Né à Lexington, Virginie, Twombly s’inscrit à Black Mountain College avant de s’installer en Italie. Il mêle calligraphie, histoire et geste pictural, créant un art à la frontière de l’abstraction, de la poésie et du mythe. En marge des écoles dominantes, il impose un style fait de griffures, de taches et de ruines mentales.
Style :
Twombly développe une écriture picturale personnelle où chaque ligne est à la fois geste, émotion et fragment de pensée. Ses œuvres superposent références antiques, enfance, mémoire et chaos contemporain. Il travaille souvent sur de grandes surfaces où le blanc agit comme silence ou écho.
Héritage :
Longtemps incompris, il est désormais reconnu comme un des artistes majeurs du XXe siècle. Il a ouvert un champ unique, où l’histoire, le mythe et l’intime se tissent dans une peinture gestuelle, sauvage et lettrée.
LE 15 AOUT 1965
Le 15 août 1965, les Beatles marquent l’histoire de la musique populaire en donnant un concert légendaire au Shea Stadium de New York, devant plus de 55 000 spectateurs — une première mondiale pour un groupe de rock. Cet événement d’ouverture de leur tournée nord-américaine transcende le simple spectacle : il incarne l’apogée de la Beatlemania et l’émergence des mégaconcerts modernes. Malgré une sonorisation rudimentaire noyée sous les cris hystériques, le groupe enchaîne onze morceaux avec énergie, dont Help!, A Hard Day’s Night et Twist and Shout. Filmé par l’équipe d’Ed Sullivan, le concert devient un symbole culturel, annonçant une nouvelle ère pour la musique live à grande échelle.