Chaque image, chaque chapitre, transpose leur légende dans un langage pictural inattendu. Un voyage sensible, où la musique devient image, et l’icône devient émotion.« Quatre visages, mille formes, une seule odyssée » H. ROCKATANSKY

Là où la musique devrait apaiser, Bacon peint l’écoute comme un écho mental angoissé.

EXIL INTERIEUR (Montagu Square)

Artiste : Attribué à Francis Bacon
Date supposée : 1968
Technique : Huile sur toile – 115 × 76 cm
Collection : Musée de l’Altérité Moderne, Dublin

Peinte dans une palette nocturne de jaunes et de noirs, cette œuvre capture John Lennon dans une posture introspective, accroupi au milieu d’un chaos de vinyles, de téléphones et de fragments sonores. Son visage distordu, presque spectral, évoque l’angoisse d’une écoute trop pleine, d’un esprit saturé d’images et de sons. L’espace n’est plus un intérieur, mais une cage mentale où tout bruissement devient vertige.

Réalisée au moment où Lennon amorce sa rupture avec les Beatles et approfondit son lien avec Yoko Ono, la scène transcrit une solitude dense et cérébrale. Bacon transforme ici l’instant domestique en théâtre de la dissolution identitaire : au cœur de Montagu Square, l’artiste ne trouve plus refuge que dans l’effacement de son propre reflet sonore.

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Composition et symbolisme :
La figure centrale, agenouillée et recroquevillée sur elle-même, est immédiatement identifiable comme John Lennon. Entouré de disques vinyles, de téléphones, de câbles, de boîtes, l’homme semble prisonnier d’un univers domestique fragmenté. Le visage, distordu et comme rongé par l’ombre, est à la fois reconnaissable et spectral. Le fond, abstrait mais envahi d’objets, évoque le chaos mental plus que l’environnement réel. Le traitement brossé, brut et bicolore (noir bleuté et ocre jaune), renforce l’impression d’un huis clos psychique. Rien ne respire : tout est saturé, fragmenté, en attente de cri.

Éléments stylistiques baconniens :
Cette œuvre s’inscrit dans la veine des triptyques ou études isolées de Bacon où le sujet, souvent solitaire, est enfermé dans un espace claustrophobique, rendu par des aplats colorés vibrants, une matière râpeuse et des lignes discontinues. Le visage de Lennon rappelle les portraits de George Dyer ou de Lucian Freud, déformés par l’angoisse, l’amour, ou le pressentiment du vide. Le sol, rempli d’objets à peine identifiables, devient comme chez Bacon un prolongement de l’inconscient du sujet.

Contexte historique :
Le 17 septembre 1968, John Lennon est photographié dans l’appartement de Montagu Square qu’il partage alors temporairement avec Yoko Ono. L’ambiance est intime, créative, saturée d’encens, de collages et de sons. Lennon se prépare à sortir de la chrysalide Beatles : il ouvre son monde à Rolling Stone, esquisse sa première exposition à la Fraser Gallery, et laisse percer un désir de renouveau personnel et artistique. Cette toile transpose cet instant de transition non pas comme moment d’ouverture, mais comme confrontation à soi-même, dans le repli.

Signification globale :
Dans cette peinture fictive, John est montré non pas comme une icône pop, mais comme une figure psychique, intérieure, presque prisonnière d’un état de surstimulation. Le vinyle qu’il tient semble autant un objet de plaisir qu’un fardeau d’identités sonores. Le téléphone à ses pieds est muet, les visages absents, les murs dissous. Il s’agit d’un portrait du silence intérieur hurlant, d’une écoute devenue vertige, et d’un homme saisi entre génie et repli.

Conclusion :
John à Montagu Square selon Bacon transforme une scène intime en arche d’angoisse moderne. Ce n’est plus seulement un artiste au seuil d’une transformation, c’est un corps au bord de la décomposition symbolique, capté dans l’instant brutal où l’individu vacille entre son image publique et son abîme privé.

Francis Bacon (1909–1992)

Nationalité : Britannique
Mouvement : Expressionnisme figuratif, Art existentiel
Œuvres emblématiques : Three Studies for Figures at the Base of a Crucifixion (1944), Portrait of George Dyer in a Mirror (1968), Study after Velázquez’s Portrait of Pope Innocent X (1953)

Biographie rapide :
Peintre autodidacte, Francis Bacon est marqué par les horreurs du XXe siècle et par une vie d’excès. Il développe un style unique, à la frontière de la figuration et de l’abstraction, peuplé de corps tordus, de visages hurlants, de cadres oppressants. Rejeté puis célébré, il devient l’une des figures majeures de l’art existentiel européen.

Style :
Son œuvre se caractérise par une matière vibrante, des compositions violentes et des déformations expressives. Les corps sont mis à nu, non dans leur apparence mais dans leur fragilité intérieure. Bacon peint la douleur, la mémoire, l’isolement, souvent enfermés dans des cages géométriques.

Héritage :
Francis Bacon est considéré comme l’un des peintres les plus puissants du XXe siècle. Son influence traverse la peinture contemporaine, la photographie, et même le cinéma. Il reste un maître de la chair peinte et du cri intérieur.

LE 17 SEPTEMBRE 1968

Le 17 septembre 1968, le journaliste Jonathan Cott et le photographe Ethan Russell rencontrent John Lennon et Yoko Ono dans l’appartement londonien de Montagu Square. Organisée par le galeriste Robert Fraser, cette séance inaugure une série d’échanges intimes avec Lennon, qui choisit alors de se livrer plus librement et de « démystifier » son image publique de Beatle. Le décor, saturé d’encens indien, de collages et d’objets personnels, donne l’impression d’un sanctuaire déjà occupé par le couple. John, vêtu simplement, se montre chaleureux, disponible, et commence à parler de sa prochaine exposition à la Fraser Gallery.

Cette séance marque une bascule : celle d’un Lennon en pleine métamorphose, à la fois personnellement (par sa relation avec Yoko Ono) et artistiquement (par son éloignement progressif des Beatles). Pour Ethan Russell, encore amateur, cette rencontre constitue son premier grand reportage. Sans encore connaître l’importance de Yoko dans la vie de Lennon, il photographie simplement « la femme qui est avec lui ». Ce moment suspendu capte la naissance d’un nouveau récit, celui d’un couple fusionnel à l’écart du tumulte, dans une intimité teintée de spiritualité, de création et de rupture.