Grotesques for a walrus
Grotesque :
Mot issu des « grottes » romaines redécouvertes à la Renaissance, le grotesque désigne des figures hybrides mêlant humain, animal et végétal. À la fois décoratif et subversif, il joue de la déformation et de l’absurde pour révéler, par l’excès, une vérité cachée du monde.
Dans cette exposition imaginaire intitulée Grotesques for a Walrus, l’univers psychédélique de la chanson I Am the Walrus (1967) rencontre l’imaginaire foisonnant de Jérôme Bosch. Chaque couplet, chaque refrain de la composition de John Lennon devient prétexte à une scène picturale : un tableau attribué au maître flamand, où la prolifération des formes grotesques, des créatures hybrides et des détails énigmatiques vient traduire l’absurde et la luxuriance sonore du morceau.
L’attribution fictive à Bosch ne relève pas du simple anachronisme : elle souligne la parenté profonde entre deux mondes artistiques séparés de cinq siècles mais mus par la même logique de déformation et de subversion. Là où Bosch construisait ses panneaux comme des polyphonies visuelles saturées de symboles, les Beatles inventaient un langage pop où le collage sonore, l’humour et l’énigme brouillaient toutes les lectures autoritaires. Le grotesque devient ici une langue commune, capable d’articuler le chaos pour mieux en révéler la cohérence.
Ainsi, l’exposition propose un parcours où le spectateur est invité à lire I Am the Walrus comme une suite d’allégories boschiennes. Chaque toile est une interprétation plastique d’un fragment de la chanson : un musée imaginaire où le délire devient méthode, et où le morse, loin d’être une simple figure, agit comme sceau ironique et emblème de vérité.

Hieronymus Bosch
- Nom de naissance : Jheronimus van Aken
- Naissance : vers 1450, à ’s-Hertogenbosch (Pays-Bas actuels)
- Mort : 1516, à ’s-Hertogenbosch
- Époque : Renaissance du Nord
- Métier : Peintre et dessinateur
- Style : Visionnaire, symbolique, religieux et fantastique
- Thèmes :
- Le bien et le mal
- Le péché et ses conséquences
- Le paradis, l’enfer, les tentations humaines
- Un univers peuplé de créatures hybrides et étranges
- Œuvres majeures :
- Le Jardin des Délices (vers 1500)
- Le Chariot de foin (vers 1510)
- Le Jugement dernier (vers 1504-1508)
- Les Sept Péchés capitaux (vers 1480)
- Particularité :
Bosch est célèbre pour son imaginaire unique : ses tableaux mêlent scènes religieuses et visions fantastiques, peuplées de monstres, d’animaux chimériques et de symboles mystérieux.
« Dans mes visions, les bêtes et les hommes se confondent, car la folie est leur vrai visage. Ici, le morse, les œufs et les grotesques chantent comme une messe renversée : ils révèlent que le monde n’est qu’un théâtre d’ombres, une farce où l’absurde devient vérité ». Jérôme Bosch
Pour accompagner les toiles attribuées à Jérôme Bosch, les paroles de I Am the Walrus ont été transposées dans un patois flamand du XVe siècle que l’artiste aurait pu entendre dans les rues de ’s-Hertogenbosch. Cet anachronisme volontaire efface la distance entre la Renaissance et l’ère psychédélique, donnant aux mots de Lennon l’étrangeté d’un idiome ancien où archaïsmes et sonorités médiévales se mêlent aux images absurdes du texte. Plus qu’une traduction, c’est une métamorphose : chaque vers devient une figure grotesque à part entière, rejoignant les créatures peintes de Bosch pour offrir au visiteur une expérience totale où la chanson se lit, se voit et se rêve comme une allégorie intemporelle.
« Je suis toi, comme tu es moi,
comme nous sommes l’écho d’un seul et même délire. »
« Ic ben du, als du bist ic,
als wi sijn die echoe van enen selven rasen. »

Le Jardin des Échos – Corps Chimère
Technique : Huile sur bois
Dimensions : 102 × 162 cm
Collection : Musée des Visions Morales, Bruges
La composition reprend la grammaire visuelle du Jardin des Délices : un paysage lumineux, saturé de détails étranges, où la figure humaine se déploie dans un espace à la fois sacré et énigmatique. Le personnage central, nu et frontal, fusionne les attributs masculins et féminins, affirmant une identité chimérique. L’érotisme est ici sacralisé : les zones génitales ne choquent pas, mais s’unissent pour suggérer l’idée d’une plénitude universelle.
Les petites figures qui émergent de son torse incarnent des « échos de soi », comme si l’humanité entière s’enracinait dans ce corps primordial. Le motif des œufs introduit la symbolique de la naissance, de la fragilité et du cycle des métamorphoses. Les architectures cristallines à l’arrière-plan, typiques de Bosch, relient la chair au monde céleste.
Ce tableau invite à une lecture parallèle avec la chanson « I’m the Walrus ». Lennon y entremêle images absurdes, visions psychédéliques et symboles sexuels voilés, créant un kaléidoscope de sens où l’identité éclate en fragments contradictoires. De même, l’œuvre picturale ne livre pas un sens unique : elle juxtapose le sacré et le charnel, le mystique et le grotesque, l’humain et l’animal. L’androgynie centrale, comme le « Walrus », devient une métaphore du chaos créatif : ni homme ni femme, ni sens ni non-sens, mais une totalité vivante et paradoxale.
Ainsi, peinture et chanson dialoguent : Bosch préfigure la modernité de Lennon, tous deux explorant la tension entre éclatement du moi et aspiration à l’unité cosmique.

Les enfants de l’oeuf et du porc
Technique : Plume et encre brune sur papier
Dimensions : 35 × 35 cm
Collection : Musée des Visions Chimériques, Anvers
Ce dessin dérangeant illustre une ronde de créatures hybrides où l’enfance se mêle à la monstruosité. Les figures portent les stigmates de leur double ascendance : fissures d’œufs sur les crânes, traits humains mêlés à des caractéristiques porcines. La ronde, fragile et incomplète, semble menacée de rupture, accentuant la tension dramatique. Le paysage foisonnant, peuplé de rochers creusés et d’architectures fantastiques, renforce l’atmosphère mystique et grotesque propre à Bosch. Derrière l’apparente danse enfantine, l’artiste suggère une méditation satirique sur la corruption des origines et la fragilité de l’existence.
« Voyez-les fuir comme des porcs effarés,
Voyez-les voler, silhouettes absurdes,
Tandis que je pleure des larmes de verre. »
« Siet si vlieden als verschrikte vercken,
Siet si vlieghen, ghedaenten sonder reden,
Alst ic ween tranen van glas.»


LES LARMES ET LA FUITE – Diptyque
Technique : Huile sur bois
Dimensions : 110 × 110 cm chaque panneau (diptyque)
Collection : Musée des Chimères Morales, Gand
Dans I’m the Walrus, Lennon enchaîne des images absurdes — « porcs effarés », « silhouettes absurdes », « larmes » — qui refusent la logique linéaire du sens pour créer une poésie de la dislocation. Bosch, cinq siècles plus tôt, travaille dans la même veine : il peuple ses panneaux d’êtres hybrides et de visions hallucinées qui déjouent toute lecture rationnelle. Le diptyque Les Larmes et la Fuite devient ainsi une transposition picturale de ce procédé : la fuite panique, l’élévation grotesque et la douleur cristallisée sont trois fragments d’un même délire, qui se lit plus comme une partition surréaliste que comme une narration continue.
La fuite des cochons effarés rejoint le jeu de I’m the Walrus sur la perte de contrôle : des masses irrationnelles mues par l’instinct, dont l’animalité se déchaîne. Les silhouettes volantes, maladroites et grotesques, prolongent ce rire absurde qui imprègne la chanson — un carnaval aérien où l’inutile et le ridicule se substituent à l’ordre du monde. Quant aux larmes de verre, elles résonnent avec la mélancolie enfouie du texte de Lennon : derrière l’accumulation d’images délirantes, une douleur demeure, dure, tranchante, inaltérable, et Bosch lui offre une matérialité visuelle.
En miroir de la chanson, le diptyque n’illustre pas seulement l’absurde, il révèle le cœur tragico-comique qui unit Lennon et Bosch : la conviction que l’humanité se débat dans un chaos grotesque où la souffrance se mêle au rire. « Voyez-les fuir », « voyez-les voler », « tandis que je pleure » : l’injonction répétée agit comme une litanie visuelle et sonore. Ce martèlement donne naissance à une œuvre où peinture et chanson se rejoignent dans un même théâtre du délire, où le grotesque n’est jamais simple farce, mais la plus fidèle traduction de l’angoisse humaine.

Marée Porcine
Date : vers 1500–1510
Technique : Huile sur panneau de chêne (triptyque)
Dimensions : 180 × 300 cm
Collection : Musée des Songes, Bruges
Dans cette œuvre panoramique en triptyque, un troupeau de porcs effarés traverse les trois panneaux dans un mouvement de fuite désespéré. Le ciel est parcouru de créatures hybrides et grotesques, tandis que les terres en flammes rappellent l’imagerie apocalyptique du Jugement dernier.
« Assis sur un épi de blé, j’attends la charrette qui doit passer.
Tunique aux couleurs des marchands revêtue,
Oh funeste et sanglant mardi !
Mon visage, las, s’emplit de tristesse. »
« Gheseten op een are van coorn, wacht ic den care die comen sal.
Roke in die coelen der cooplieden, boosaerdich ende bloedighen dinxdaghe.
Ende dijn aensichte, moe, vulde hem met droefheit. »


HOMME SUR EPI ET MARDI SANGLANT – Diptyque
Technique : Diptyque, huile sur bois
Dimensions : 68 × 42 cm chaque panneau
Collection : Musée des Visions morales, Bruges
Le volet gauche figure un homme assis d’une manière absurde sur un épi de blé gigantesque. La disproportion renforce l’ironie de la scène : l’homme semble insignifiant, ridicule face au monde naturel. Au loin, une charrette bringuebalante approche, tirée par des bêtes monstrueuses aux visages hybrides. Le ciel sombre, chargé de formes grotesques, transforme la scène champêtre en un cauchemar moral.
Le volet droit présente le même personnage, cette fois debout et métamorphosé. Sa tunique bariolée évoque le commerce et la vanité, tandis qu’un écusson déformé sur sa poitrine expose balances et bourses tordues, symboles d’avidité. Son visage s’allonge, se déforme dans une tristesse profonde ; ses yeux se vident comme deux miroirs d’eau. Des créatures monstrueuses – oiseaux à tête humaine, poissons ailés – l’encerclent et murmurent. L’arrière-plan, presque nocturne, plonge le spectateur dans l’angoisse et le désespoir.
L’ensemble rappelle le monde onirique et dérisoire évoqué dans la chanson des Beatles I Am the Walrus. Le grotesque de Bosch, comme les images absurdes et fragmentées du texte de Lennon, transforme la réalité quotidienne en une succession de visions hallucinées : l’homme réduit à l’insignifiance, la nature rendue monstrueuse, et les créatures hybrides qui incarnent à la fois le comique et le terrifiant. Ce parallèle souligne la permanence d’un même langage de l’absurde – chez Bosch au tournant du XVIe siècle, et dans l’imaginaire psychédélique du XXe siècle – pour exprimer l’inquiétude fondamentale de la condition humaine.

HOMME SUR EPI – Etude
Technique : Plume et encre brune sur papier
Dimensions : 28 × 18 cm
Collection : Privée
Cette feuille d’études montre une série de figures humaines, vêtues ou nues, assises de façon incongrue sur de grands épis de céréales. Chaque variante présente une posture légèrement différente : mains jointes, jambes croisées, attitudes méditatives ou résignées. On perçoit ici le travail préparatoire de Bosch, qui multipliait les esquisses pour explorer les potentialités symboliques d’une même idée. Le motif, à la fois dérisoire et inquiétant, interroge la relation de l’homme à la nature et son asservissement à des forces plus grandes que lui.
Le choix de l’épi comme monture grotesque illustre parfaitement la logique boschienne : détourner un élément banal du quotidien pour en faire le support d’une vision allégorique. La céréale, symbole de subsistance et de fertilité, devient ici objet de dérision, plaçant l’homme dans une posture de déséquilibre. L’artiste joue de ce contraste pour révéler la fragilité humaine, prisonnière de besoins matériels et spirituels qui l’élèvent autant qu’ils l’écrasent.
À travers ces dessins, Bosch offre un témoignage précieux de son imaginaire en gestation. Ses feuilles d’études, bien que plus rares que ses peintures, révèlent la méthode d’un créateur hanté par le grotesque et le sacré. Dans le prolongement du Jardin des délices, ces esquisses mettent en place un langage visuel singulier, où la répétition du motif devient expérimentation symbolique. Elles confirment l’inventivité d’un artiste qui voyait dans le dessin un laboratoire pour donner forme aux visions fantastiques et moralisatrices de son œuvre peinte.
« Je suis l’homme-coquille,
Ils sont les hommes-coquilles,
Je suis le morse. »
« Ic ben die scilleman,
Si sijn die scillemannen,
Ic ben die walrus.«

L’ADORATION DU MORSE COURONNE
Technique : Huile sur panneau de chêne
Dimensions : 98 × 162 cm
Collection : Musée des Mirages Sombres, Toulouse
Ce tableau déploie une iconographie foisonnante et allégorique. La figure centrale d’un morse couronné, assis sous l’abri précaire d’une hutte branlante, évoque à la fois l’autorité dérisoire et la fragilité du pouvoir. Autour de lui, la procession de créatures à tête d’œuf fissurée révèle des visages humains graves, comme autant d’âmes prisonnières de coquilles fragiles. Cette mise en scène rappelle les inventions hybrides de Bosch, où l’animal monstrueux devient le pivot d’un univers moral ambigu, entre satire et menace spirituelle.
L’arrière-plan, peuplé de ruines, de tours effondrées et de silhouettes errantes, accentue la dimension de vanité et de désolation. Les tons vifs, empruntés au Jardin des délices, confèrent toutefois une étrange vivacité à la scène : les verts, les ocres et les bleus clairs animent un décor qui reste pourtant imprégné de mélancolie. L’atmosphère oscille entre merveilleux et cauchemar, comme si la peinture incarnait la frontière mouvante entre la vision mystique et l’absurde grotesque.
Dans le contexte de I’m the Walrus de John Lennon, cette œuvre prend une dimension supplémentaire : le morse, symbole cryptique et absurde dans la chanson, se mue ici en figure d’autorité tragiquement dérisoire, entourée de fidèles grotesques. Là où la chanson joue sur l’accumulation nonsensique et l’opacité des images, le tableau traduit cette même logique en langage visuel : une procession déconcertante, un trône fragile, un roi improbable. Comme chez Bosch et chez Lennon, l’image finale se situe entre la parodie et la révélation, entre la dérision et le vertige spirituel.

Dans ce dessin à l’encre brune, Bosch aurait traduit le son en matière. Les volutes ondulantes sortant des gueules monstrueuses ne sont pas seulement du souffle : elles incarnent la matérialisation d’un langage incompréhensible, une incantation collective où la voix devient substance. La technique nerveuse, le jeu d’ombres à la craie noire et l’entrelacs de figures forment une partition graphique, comme si l’univers entier vibrait au rythme de ce refrain impossible.
L’onomatopée des Beatles, “goo-goo g’joob”, prend ici l’allure d’une litanie démoniaque. Là où John Lennon revendiquait le nonsense comme un pied de nez à l’autorité, Bosch y aurait vu une babélisation grotesque, un effondrement du langage dans la cacophonie des créatures. Le rire carnavalesque, cher au Moyen Âge, se mêle à l’effroi : on rit de ces êtres difformes, mais leur concert lugubre nous renvoie à la fragilité du sens et à l’inquiétante étrangeté de la parole.
Ainsi, le parallèle entre Bosch et les Beatles éclaire la permanence d’un imaginaire grotesque qui traverse les siècles. “Goo-goo g’joob” devient l’équivalent sonore des visions boschiennes : un cri absurde, libérateur, mais aussi inquiétant, car il dévoile le chaos latent sous la surface des mots.
« Seigneurs assis dans la gloire vacillante,
chevaliers en file dans l’attente du jugement.
Voyez-les s’envoler vers Lucy étoilée,
voyez-les courir sous le poids des ténèbres. »
“Heeren sittende in den glorie wankel,
ridderen in reke wachtende op den oordeel.
Siet hoe si vliegen tot Lucie der sterren,
siet hoe si lopen onder den last der duysternisse.”

Les Seigneurs et la Vision céleste
Technique: Huile sur panneau
Dimensions : 105 × 150 cm
Collection : Musée des Pays-Bas, aile des Visions Apocalyptiques
Au premier plan, quatre seigneurs assis trônent dans une posture solennelle. Leurs visages graves et leur immobilité traduisent une autorité figée, distante, mais aussi vulnérable. Devant eux, une file de chevaliers en armure progresse d’un pas lourd, entre marche terrestre et élan vers le ciel. Cette juxtaposition exprime une humanité soumise aux hiérarchies, mais en quête d’une force qui la dépasse.
Dans le ciel, une figure féminine auréolée d’or se révèle, rappelant les représentations de la Vierge mais investie d’une aura ambiguë, presque ésotérique. Elle domine la composition, dispensant une lumière qui attire certains chevaliers vers l’élévation, tandis que d’autres restent rivés au sol. La présence d’oiseaux et d’une créature ailée isolée renforce le lien entre ciel et terre, entre aspiration mystique et fardeau charnel.
Le paysage lointain, hérissé de tours gothiques et parcouru de rivières sombres, inscrit la scène dans un espace à la fois terrestre et onirique. La terre craquelée et les cieux tourmentés suggèrent une tension apocalyptique, caractéristique de l’imaginaire de Bosch. Ce tableau propose moins une narration qu’une méditation visuelle : l’humanité hésite entre chute et salut, le pouvoir terrestre se confronte à la lumière céleste, et le spectateur est invité à contempler l’incertitude fondamentale du destin humain.
Ce contraste rappelle la puissance visionnaire de John Lennon dans I’m the Walrus (1967). Comme Bosch, Lennon convoque un univers peuplé d’images étranges, de figures d’autorité tournées en dérision (les “policemen in a row”), et d’apparitions hallucinatoires (Lucy in the sky). Là où Bosch peint la tension entre élévation et damnation, Lennon superpose le grotesque et le mystique dans un flux poétique et chaotique. Le tableau devient ainsi une sorte d’écho pictural de l’esprit psychédélique de Lennon : un monde où la logique est dissoute dans la vision et où la vérité surgit de l’ambiguïté même.

LA MADONNE COSMIQUE
Technique : Huile sur panneau
Dimensions : 85 × 85 cm
Collection : Musée des Résonances, Liverpool
Ce portrait d’inspiration mariale représente une jeune femme auréolée d’un cercle d’or constellé d’étoiles et de diamants. Le regard baissé, empreint de douceur et de mélancolie, confère à la figure une aura sacrée, presque intemporelle. Les références iconographiques de la Vierge traditionnelle sont ici réinterprétées : l’auréole devient un ciel cosmique, les gemmes scintillantes évoquent autant la pureté mystique que l’éclat hallucinatoire d’une vision intérieure.
L’œuvre fait écho à la célèbre chanson Lucy in the Sky with Diamonds (1967) des Beatles, que John Lennon convoque de manière détournée dans I’m the Walrus avec le vers « See how they fly like Lucy in the Sky… ». Cette peinture transpose en langage pictural l’imagerie psychédélique et poétique des paroles, en fusionnant symbolisme religieux et iconographie onirique. Elle illustre comment la culture visuelle et la tradition spirituelle peuvent se croiser pour nourrir l’univers surréaliste des Beatles.
« Larmes dorées et sucrées
ruisselant de l’oeil clos d’un chien sans vie.»
« Guldine ende soete tranen
vloeyende uut dat besloten ooghe van eenen dooden honden. »

LA SOURCE DES HOMONCULES
Technique : Huile sur panneau de chêne
Dimensions : 78 × 124 cm
Collection : Musée imaginaire des Grotesques
Dans ce panneau, la créature gisant au sol, à la fois chien, démon et martyre grotesque, rappelle la tradition flamande des gisants funéraires et des visions infernales. Sa maigreur cadavérique et ses yeux clos confèrent une dimension de mort silencieuse, tandis que les larmes d’or, en filet continu, introduisent une ambiguïté essentielle : elles sont à la fois signe de douleur, miracle alchimique et matière de convoitise. La composition solennelle, encadrée par des ruines gothiques et des démons veilleurs, inscrit la scène dans un climat d’apocalypse dévotionnelle.
Autour d’elle, les « homoncules » ovoïdes, figures grotesques héritées de l’univers boschien, s’activent à recueillir ces larmes dans de petites fioles. Leur comportement, à la fois mécanique et dévot, illustre la vanité humaine : exploiter la souffrance comme une ressource. Ils rappellent les damnés des Enfers chez Bosch, voués à répéter des gestes absurdes, mais aussi les expérimentateurs alchimiques, cherchant à transformer la douleur en matière précieuse. La peinture, par son hyperréalisme minutieux et sa palette inspirée du Calvaire avec donateur, associe le sublime au répugnant, la beauté chromatique à la putréfaction du corps.
La référence moderne — « Yellow matter custard, dripping from a dead dog’s eye » dans I’m the Walrus — est ici transposée du nonsens psychédélique vers une méditation spirituelle. Ce qui, chez Lennon, relevait de l’absurde corrosif devient parabole : l’or des larmes est le miroir de la douleur exploitée et de la beauté paradoxale qui en résulte. L’œuvre met en tension le grotesque et le sacré, révélant que le rire, la souffrance et la transcendance peuvent coexister dans une même image, oscillant entre blasphème et contemplation mystique.

LA DOULEUR LIQUIDE
Technique : Huile sur panneau de chêne
Dimensions : 42 × 42 cm
Collection : Musée imaginaire des Grotesques
Ce détail en plan rapproché révèle l’œil clos d’une bête efflanquée dont s’écoule une larme d’or dense et visqueuse. Le rendu minutieux de la chair cireuse et de la coulée métallique invite à une méditation sur la transmutation de la souffrance en trésor.
L’œuvre condense en une seule vision la puissance du grotesque et la possibilité d’une beauté paradoxale, entre putréfaction et lumière divine.
Elle transpose aussi l’absurde poétique du rock psychédélique dans un langage visuel médiéval. La « custard » devient ici une métaphore de la vanité humaine : ce qui répugne se mue en relique vénérée, révélant la fascination de l’humanité pour la transmutation de l’impur en objet de culte.
« Poissonnière d’écaille, prêtresse du désir interdit,
Enfant perdu, te voilà fille, la pudeur dénouée. »
« Scalich viswijf, priesteresse des verboden minnen,
Verloren kint, nu zijt ghi maegd, ontbonden is d’u schaemte. »


LA TENTATION ET LA HONTE – Diptyque
Technique : Huile sur bois
Dimensions : diptyque, 2 panneaux verticaux, 140 × 65 cm chacun
Collection : Musée des Chimères, Anvers
Le panneau gauche représente l’univers de la tentation, où la « crabalocker fishwife » et la « prêtresse pornographique » sont traduites par Bosch en figures hybrides. La prêtresse brandit un coquillage béant, métaphore érotique déjà connue dans la tradition iconographique occidentale, qui transforme le geste sacré en parodie obscène. Autour, les poissons aux visages humains, les démons et les architectures phalliques renforcent la charge satirique de la scène. Cette luxuriance grotesque met en relief le pouvoir corrupteur du désir.
Le panneau droit inverse la dynamique : la scène est centrée sur une figure androgyne aux traits très fins, précieuse et fragile. Vêtue d’une tunique médiévale élégante, elle baisse les yeux dans une posture de honte, exprimant l’intime dévoilé. Autour d’elle, une ronde de créatures grotesques — oiseaux scribes, singes juges, grenouilles moqueuses — transforme cette honte individuelle en spectacle collectif. L’arrière-plan avec l’instrument déformé et la lune-œil renforce l’idée d’un jugement universel, implacable et cosmique.
Là où les paroles accumulent des images absurdes, triviales ou provocatrices, Bosch déploie la même logique en peinture : juxtaposer le grotesque et le symbolique, le trivial et le cosmique. Le coquillage érotique correspond aux mots crus de Lennon, tandis que la posture honteuse de la figure androgyne traduit visuellement l’effet de renversement, entre dérision et fragilité. Ainsi, la peinture et la chanson fonctionnent comme des miroirs à travers les siècles, où l’absurde devient allégorie et où l’excès sert à sonder la condition humaine.
En réunissant ces deux volets, Bosch construit une parabole morale : d’un côté la tentation obscène, marquée par le coquillage érotique, de l’autre la conséquence, figurée par l’humain réduit à une posture honteuse, livré à la moquerie publique et au regard de l’univers. La tension entre grotesque et fragile, dérision et gravité, donne à ce diptyque une puissance intemporelle.

LA TENTATION ET LA HONTE – Etude
Technique : plume et encre sur papier
Dimensions : 30 × 30 cm
Collection : Musée des Résonances, Bois-le-Duc
Cette feuille présente une scène imaginaire où se côtoient des créatures grotesques et allégoriques : un être hybride à tête de poisson assis sur un tonneau, une femme en habit solennel brandissant un miroir, et un jeune homme détournant les yeux dans un geste de pudeur. Autour d’eux, une foule de figures monstrueuses, mi-hommes mi-animaux, forme une assemblée dérisoire, tandis qu’un œil céleste surveille la scène. Le dessin illustre les thèmes chers à Bosch : le vice, la séduction trompeuse et l’humiliation humaine face au spectacle du péché.
Cette étude fictive transpose le nonsense psychédélique des Beatles dans l’imaginaire moral médiéval. Le « fishwife » devient créature marine grotesque, la « priestess » une figure tentatrice et hiératique.
« Je suis l’homme-coquille,
Ils sont les hommes-coquilles,
Je suis le morse. »
« Ic ben die scilleman,
Si sijn die scillemannen,
Ic ben die walrus.«


L’écoute et la parole
Technique : Huile sur bois, deux panneaux
Dimensions : 38 × 29 cm chacun
Collection : Musée des Chimères, Bruges
Dans ce diptyque singulier, un morse lecteur et un homme-œuf méditatif se répondent de part et d’autre de deux panneaux conçus comme une énigme. La lecture est inversé. La première scène, deuxième panneau, montre l’animal, figure improbable mais hiératique, lisant à haute voix devant un paysage fantastique peuplé de créatures grotesques. La seconde, premier panneau, en miroir, concentre l’attention sur l’homme-œuf solitaire, recevant silencieusement la parole. Cette disposition binaire rappelle la logique narrative des retables flamands, mais inversée dans une tonalité surréaliste avant l’heure.
Le choix du morse et de l’homme-œuf convoque l’univers grotesque et symbolique de Bosch, où l’hybridation des formes animales et humaines exprime les tensions de la foi et de la chair. Le morse, animal étranger au répertoire médiéval, est ici investi d’un rôle prophétique : il devient le vecteur de la parole, substitut monstrueux du saint. Face à lui, l’homme-œuf, figure fragile et absurde, incarne l’auditeur déconcerté, prêt à éclore ou à se briser sous le poids de ce qu’il entend.
Ce jeu de résonances trouve une troublante actualité dans le refrain de I’m the Walrus des Beatles (1967), où John Lennon se proclame « le Morse » dans une comptine psychédélique mêlant absurdité et ironie. Comme chez Bosch, l’animal devient masque, miroir et énigme, brouillant les frontières entre sens et non-sens. Le diptyque dialogue ainsi, par-delà les siècles, avec une chanson qui, elle aussi, interroge le pouvoir du langage et la fascination pour l’irrationnel.

Chaos du nonsense
Date Supposée : vers 1510
Technique : Huile sur bois, panneau carré
Dimensions : 60 × 60 cm
Collection : Musée des Mondes Imaginaires, Florence
Dans ce panneau foisonnant, Bosch déploie un véritable théâtre de l’irrationnel : monstres hybrides, animaux déformés et démons grimaçants saturent l’espace dans une atmosphère de tumulte. Le feu lointain, les créatures volantes et les masques grotesques évoquent une vision hallucinée où tout semble se disloquer, sans hiérarchie ni repère. L’absence de figure centrale renforce cette impression de chaos absolu, d’un monde livré à la cacophonie visuelle.
Ce déferlement pictural trouve un étrange écho, cinq siècles plus tard, dans le refrain absurde de la chanson I’m the Walrus des Beatles, où le nonsense « goo-goo g’joob » devient un cri anarchique contre le sens figé. Comme Lennon par les mots, Bosch suggère par l’image que le grotesque et l’absurde révèlent une part essentielle de l’expérience humaine : l’incertitude, le trouble et la fascination pour le chaos.
« J’attends l’astre caché au milieu des ronces anglaises ;
Et la pluie me dévore comme un feu froid tombé du ciel. »
« Ic wachte den verblinden zonne tusschen die engelsche dornstruyken;
ende die regen verslindt mi, als eene koude vlamme uut den hemel ghevallen. »

EGGMAN SOUS PLUIE ANGLAISE
Technique : Huile et tempera sur panneau de bois
Dimensions : 78 × 142 cm
Collection : Musée des Mondes Inversés, Bruges
Dans ce paysage panoramique, Bosch met en scène un personnage central étonnant : l’Eggman, créature ovoïde à visage humain, assis dans un jardin peuplé de figures grotesques. Loin d’une représentation réaliste du jardin anglais, l’espace se transforme ici en un théâtre foisonnant, où les fleurs s’ouvrent sur des visages hurlants, où les oiseaux adoptent des attitudes humaines, et où une multitude de petits démons se livrent à des gestes absurdes. La figure principale, immobile, apparaît à la fois dérisoire et monumentale, fissurée comme si son être même était en train de se briser.
Le ciel joue un rôle symbolique majeur : à gauche, un soleil anthropomorphe exprime la colère ou le dédain, tandis qu’à droite, une pluie d’entités fantomatiques tombe des nuages noirs. Ces silhouettes liquides, mi-gouttes mi-esprits, confèrent à la scène une atmosphère inquiétante. Elles rappellent les paradoxes de Bosch, où les éléments naturels deviennent acteurs d’un théâtre moral et cosmique. L’attente du soleil, ici, se retourne en punition : au lieu d’être réchauffé, l’« Eggman » est marqué et oppressé par cette pluie grotesque.
La profusion de créatures secondaires est typiquement boschienne. Poissons à pattes, oiseaux monstrueux, petits démons rouges ou figures hybrides s’agitent autour du protagoniste. Chacun d’eux participe à une micro-scène, parfois comique, parfois inquiétante, mais toujours signifiante : le ridicule de l’existence humaine, la fragilité du corps, ou encore la vanité de l’attente. En cela, le tableau s’inscrit dans la continuité des grandes œuvres de Bosch comme Le Jardin des délices ou Le Chariot de foin, où l’homme est perdu dans un monde qui déborde de signes énigmatiques.
L’ensemble déploie une allégorie de la condition humaine, oscillant entre burlesque et angoisse métaphysique. Le jardin anglais, symbole de rationalité et d’ordre, est ici détourné en une mascarade chaotique, où les lois de la nature sont inversées. Le spectateur est invité à contempler la solitude absurde de l’« Eggman », être grotesque et dérisoire, mais aussi miroir de l’homme lui-même, prisonnier de son attente et de ses illusions. Comme souvent chez Bosch, l’humour grinçant se mêle à une vision morale et spirituelle, transformant la scène en méditation visuelle sur le temps, le désir et la vanité.

EGGMAN SOUS PLUIE ANGLAISE – Etude
Technique : pierre noire sur papier
Dimensions : 29 × 29 cm
Collection : Musée des Résonances, Bois-le-Duc
Ce dessin met en scène une figure grotesque d’homme-œuf, assis, mélancolique, dans un paysage étrange où les fleurs hurlent, les corbeaux s’approchent et le ciel déverse une pluie sombre. Au-dessus de lui, un visage renfrogné apparaît dans le disque solaire voilé, soulignant la tension entre attente et désillusion. Fidèle au vocabulaire visuel de Bosch, cette composition mêle créatures hybrides, végétation animée et ciel menaçant pour exprimer le désarroi de l’humanité.
L’étude transpose l’humour absurde et ironique des Beatles dans l’imaginaire allégorique du XVe siècle. L’« Eggman » devient une figure de vanité et de dérision, figé dans l’attente d’une lumière qui ne vient pas. Par ce contraste, Bosch semble anticiper l’univers psychédélique de Lennon : une méditation grinçante sur le temps, la nature et l’absurdité de l’existence.
« Experts en mots, fumeurs suffocants,
ne sens-tu pas le bouffon éclater de rire contre toi ?
Vois-les sourire, porcs engraissés dans leur porcherie,
vois-les ricaner, bêtes repues d’absurdité. »
« Meesters der woorden, verstikte rokers,
gevoelt ghy niet den zot spotlach tegen u?
Siet hoe sy glimlachen, ver-vette vercken in hunne koey,
siet hoe sy ghyndergrijnsen, beesten vol van ijdelheyt. »

LE RICTUS DU MIROIR
Technique : Huile sur panneau de chêne
Dimensions : 78 × 152 cm
Collection : Musée de la Satire Visuelle, Faux
La scène s’organise en une frise cauchemardesque. À gauche, des figures humaines s’étouffent dans des volutes de fumée ou s’emmêlent dans des rouleaux de parchemin, allusion directe aux « choking smokers » et « textperts » évoqués par les Beatles. Au centre, une créature hybride, mi-homme mi-oiseau, ricane et tend un miroir : figure du « Joker », maître de cérémonie de cette mascarade infernale. À droite, des porcs anthropomorphes se goinfrent, écrivent et rient, incarnant les « pigs in a sty » de la chanson.
Le style est fidèle à Bosch : palette sombre et terreuse, multitude de détails secondaires, bestiaire monstrueux où chaque créature incarne un vice ou une absurdité. Les visages humains restent neutres, fermés, mélancoliques – ils ne rient pas, ils subissent. Le grotesque appartient aux hybrides et aux animaux, dont le rire figé sert de satire cruelle. L’arrière-plan, en ruines et en flammes, situe la scène dans un univers apocalyptique, où l’homme perd sa dignité dans le chaos des passions.
La référence à I’m the Walrus révèle une étonnante continuité entre deux époques : le délire psychédélique de 1967 et la critique morale du XVe siècle. Les Beatles, par le surréalisme des paroles, rejoignent Bosch dans sa manière de peindre l’absurde et la vanité humaines. Le tableau illustre alors l’universalité d’un même constat : l’homme, prisonnier de ses illusions, devient la cible du rire des forces grotesques qui l’entourent.

le visage de la vanite
Technique : Huile sur panneau
Dimensions : 65 × 65 cm
Collection : Privée
Dans ce miroir ovale se reflète un cochon anthropomorphe vêtu de haillons, dont le rictus troublant hésite entre sourire et grimace. Isolé sur fond de paysage désertique, l’image illustre la vanité et l’absurdité humaines, thèmes chers à Bosch, où le grotesque devient miroir moral.
« OH OH OH
IH IH IH
AH AH AH»
« OH OH OH
IH IH IH
AH AH AH »

Triptyque des bouches impossibles
Technique : Huile sur panneau de bois de chêne (Triptyque sur un seul panneau)
Dimensions : 85 × 160 cm
Collection : Musée de l’Inconscient Grotesque, Bois-le-Duc
Ce triptyque présente trois figures ovoïdes, chacune enfermée dans une coquille brisée, les mains jointes en prière. Leur visage est déformé par un rire distinct : rond et solennel, horizontal et crispé, ou béant et extatique. Derrière elles s’étend un paysage de ruines gothiques et de démons, baigné d’une lumière turquoise inquiétante. La précision du détail, les glacis de couleur et l’inventivité des formes grotesques inscrivent cette œuvre dans le langage visuel de Bosch.
Au-delà de l’étrangeté comique, l’œuvre interroge la nature du rire lui-même : est-il une prière détournée, une extase divine ou une possession infernale ? Dans le contexte de l’exposition grotesques for a walrus, cette œuvre résonne avec les expérimentations psychédéliques des Beatles et leur chanson I’m the Walrus, où le rire devient symbole d’absurde et de chaos poétique.
« Pilchard en robe de semoule,
suspendu aux pierres d’une tour gothique. »
« Die pylshaert in een cleet van semele,
hanghende aen den steenen van ene gothische toer. »

LE PILCHARD AUX MARCHES DE L’ABIME
Technique : Huile sur panneau de chêne
Dimensions : 86 × 143 cm
Collection : Musée des Chimères, ’s-Hertogenbosch
« Le pilchard aux marches de l’abîme » se situe dans la lignée des visions cauchemardesques de Jérôme Bosch. Au centre, un poisson doré, paré d’une croûte de semoule, gravit maladroitement une tour gothique disproportionnée. Ce motif grotesque, à la fois comique et inquiétant, s’inscrit dans l’esthétique médiévale des créatures hybrides qui peuplent l’univers de Bosch. La disproportion du poisson, sa transformation culinaire en « chair à banquet » et son ascension absurde évoquent le désordre des appétits humains et la dérision de l’existence terrestre.
Si l’on transpose cette image dans le prisme du XXe siècle, elle fait écho à l’univers surréaliste et absurde des Beatles dans I’m the Walrus (1967). La phrase « Semolina pilchard, climbing up the Eiffel Tower » déploie la même logique : une juxtaposition délirante, à la fois triviale et poétique. Bosch et Lennon partagent un goût commun pour l’assemblage incongru d’images hétéroclites, transformant un détail du quotidien (ici un poisson, là un aliment banal) en emblème grotesque d’un monde désaxé. Là où Lennon traduit en musique le chaos psychédélique de son époque, Bosch offre, à travers ses visions picturales, un miroir à la folie et aux contradictions de la société médiévale.
L’ensemble invite à lire ce tableau comme une rencontre anachronique mais cohérente : le grotesque médiéval se prolonge dans la modernité psychédélique. Le pilchard, suspendu aux pierres de la tour, devient une métaphore universelle de l’absurdité humaine, oscillant entre rire, effroi et vertige.

LE PILCHARD AUX MARCHES DE L’ABIME – ETUDE
Technique : Plume et Lavis sur Papier
Dimensions : 27 × 27 cm
Collection : Musée des Résonances, Bois-le-Duc
Ce dessin représente un poisson anthropomorphe, pourvu de bras et de jambes humaines, avançant d’un pas maladroit. Sa peau tachetée, son regard inquiet et son corps hybride rappellent les créatures marines fantasmées qui peuplent les marges de l’univers boschien. L’ensemble illustre la fascination de l’artiste pour les formes monstrueuses, entre satire, dérision et méditation sur les métamorphoses de la nature.
Inspirée du vers de I’m the Walrus — “Semolina pilchard, climbing up the Eiffel Tower” —, cette étude transpose la figure absurde de Lennon dans le vocabulaire visuel de la fin du Moyen Âge. Le « pilchard », simple poisson de conserve, devient sous la plume de Bosch un être grotesque, mi-humain mi-animal, prêt à entreprendre une ascension impossible. Cette relecture souligne la proximité inattendue entre le nonsense psychédélique des Beatles et l’imaginaire fantastique du peintre.
« Le pingouin originel psalmodia Hari Krishna,
et toi, frère halluciné,
tu contemplas, hagard, la ronde cruelle piétinant Edgar Allan Poe. »
“Een pinghuin van eerster aert hief sijn liedt Hari Krishna,
ende ghij, broeder, ghi soudet verwondert staen,
alse ghi aenschoudt die gruwelijcke dans die Poe vertrad.”


Hymne aux Horizons de Lumière
Technique : Huile sur panneau
Dimensions : 87 × 56 cm
Collection : Musée des Visions, Anvers
Litanie des Tourments Souterrains
Technique : Huile sur panneau
Dimensions : 87 × 56 cm
Collection : Musée des Abîmes, Bois-le-Duc
Ces deux tableaux, attribués fictivement à Jérôme Bosch, proposent une interprétation contrastée d’un même matériau poétique : la phrase sibylline de John Lennon dans I Am the Walrus — “Elementary penguin singing Hari Krishna / Man, you should have seen them kicking Edgar Allan Poe.”
Dans Hymne aux Horizons de Lumière, le pingouin devient figure paradoxale de transcendance. Vêtu comme un moine, il chante le Hari Krishna sous la forme d’un hymne radieux. Sa silhouette hybride, à la fois grotesque et sacrée, s’élève au milieu d’un foisonnement de créatures étranges mais baignées de lumière. Edgar Allan Poe, bien que malmené dans le texte de Lennon, n’apparaît ici qu’en arrière-plan implicite : une référence plus symbolique que narrative, un poète martyrisé mais transfiguré par la litanie céleste. Cette lecture s’accorde avec la dimension utopique du psychédélisme britannique des années 1960, qui voyait dans l’absurde et le jeu verbal une voie vers l’illumination.
À l’inverse, Litanie des Tourments Souterrains plonge la même scène dans une vision infernale. Le pingouin, toujours moine ambigu, est entouré non plus d’un halo doré mais d’un feu sulfureux. Ses chants n’engendrent plus des élévations spirituelles, mais des serpents spectraux et des démons hurlants. Ici, Edgar Allan Poe est montré au sol, enchaîné, frappé par des créatures grotesques : une scène de supplice qui fait écho aux obsessions macabres de son œuvre. Lennon, en citant Poe dans une chanson volontairement chaotique, réactive l’imaginaire sombre du romantisme américain ; Bosch, par ce biais, semble anticiper l’univers psychédélique non pas comme un éveil mystique, mais comme une descente dans un délire hallucinatoire.
La comparaison révèle toute l’ambivalence du psychédélisme britannique : oscillant entre quête spirituelle (Hymne aux Horizons de Lumière) et plongée dans l’angoisse hallucinée (Litanie des Tourments Souterrains). Chez Lennon comme chez Bosch, le rire grotesque et l’imagerie du chaos deviennent des instruments de révélation. Le pingouin et Poe, figures incongrues rapprochées par une strophe énigmatique, incarnent ici les deux pôles de la culture psychédélique : l’innocence absurde et la souffrance poétique.

Hymne aux Horizons de Lumière – etude
Technique : Plume et encre sur papier
Dimensions : 31 × 22 cm
Collection : Musée des Résonances, Bois-le-Duc
Cette feuille de dessins mêle plusieurs figures hybrides et grotesques : un pingouin anthropomorphe vêtu d’une robe de moine, des masques diaboliques, des créatures monstrueuses et un homme étendu au sol. La mise en page fragmentaire révèle le processus inventif de Bosch, qui utilisait le papier comme un laboratoire d’expérimentation où se superposaient visions animales, humaines et démoniaques. L’accumulation produit un univers foisonnant où se brouillent les frontières entre le sacré et le ridicule.
Le pingouin en robe, figure centrale, concentre cette ambiguïté : moine caricatural, il évoque à la fois la ferveur et la dérision. Les têtes cornues et les silhouettes grimaçantes qui l’entourent renforcent l’impression de théâtre moral, où chaque figure incarne un vice ou une faiblesse humaine. Le dormeur au sol, vulnérable et exposé, semble quant à lui rappeler la fragilité de l’homme confronté à ce carnaval de monstres.
Inspirée du passage de I’m the Walrus — “Elementary penguin singing Hari Krishna / Man, you should have seen them kicking Edgar Allan Poe” —, cette étude transpose le nonsense poétique et ironique de Lennon dans le langage allégorique du Moyen Âge. Le « pingouin élémentaire » devient un symbole satirique, tandis que la référence à Poe trouve un écho dans la figure déchue au sol. Par ce croisement anachronique, Bosch apparaît comme un précurseur visionnaire, capable de donner forme à des visions absurdes qui rejoignent, cinq siècles plus tard, l’imaginaire psychédélique des Beatles.
« Je suis l’homme-coquille,
Ils sont les hommes-coquilles,
Je suis le morse. »
« Ic ben die scilleman,
Si sijn die scillemannen,
Ic ben die walrus.«

L’Apothéose du Morse et des Hommes-Œufs (triptyque)
Technique : Huile sur bois, triptyque monumental
Dimenions : 300 × 600 cm (panneau central et deux volets)
Collection : Musée des Mondes Imaginaires, Anvers
Le dispositif est tripartite : le panneau central, plus haut que les volets, installe le morse en majesté sur un promontoire rocheux, hiératique et frontal, tel un juge muet. Les volets latéraux orchestrent la foule des hommes-œufs : à gauche, processions et naissances grotesques ; à droite, débâcle infernale, ruines, créatures chimériques. L’espace boschien reste volontairement disjoint : plans superposés, épisodes miniatures, « vignettes » narratives enchâssées – autant de micro-drames qui alimentent la sensation de débordement.
La palette terreuse (verts amers, bruns bitumeux, gris charbonneux) est tendue par des pointes de jaune d’œuf, de rouge ferrugineux et de plomb bleuté. Les glacis serrés, les transitions fumées et les rehauts secs sur les arêtes confèrent un modelé crayeux aux peaux comme aux coquilles. Une lumière dorée mais maladive unifie le chaos : elle ne purifie pas, elle révèle.
On retrouve la faune hybride (oiseaux à mufles humains, poissons bipèdes, porcs vêtus), l’ironie métaphysique (soleils-œufs fendus, reliquaires dérisoires), le morcellement du sens (scènes disjointes qui refusent la perspective italienne). Le grotesque n’est jamais gratuit : il moralise sans asséner, laissant au spectateur la charge de relier les signes. L’absence totale de texte, de cartouche ou d’emblème moderne maintient la cohérence médiévale du langage visuel.
Le vers « I am the walrus » devient icône : le morse central concentre l’attention et ordonne la rumeur. Le nonsense « goo-goo g’joob » se transforme en rythme visuel : répétitions d’ovales, contre-chants de silhouettes, syncopes de petites scènes, allers-retours entre naissance et chute. La peinture adopte une musicalité polyphonique : elle répète, varie, amplifie, jusqu’à toucher au délire orchestral.
Les hommes-œufs figurent la fragilité du moi (coquille) et la promesse d’éclosion (renaissance / perversion). Le morse – animal exogène au bestiaire médiéval – incarne la parole paradoxale : prophète dérisoire, totem de l’absurde. Ensemble, ils composent une eschatologie burlesque où l’apocalypse est carnavalesque, la révélation, équivoque. Le spectateur n’est pas instruit : il est submergé, saisi par un vertige d’images qui est l’ultime sens de l’œuvre.
Après le diptyque (lecture du morse / écoute de l’homme-œuf) et le panneau carré du chaos du nonsense, ce triptyque condense et dépasse les motifs de l’exposition. Il en propose la synthèse monumentale : un monde où l’imaginaire boschien absorbe la modernité pop sans la citer, pour livrer une vision totale, à la fois jubilatoire, inquiétante et inoubliable.
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !
Goo-goo g’joob !

Le Tourbillon des Grotesques
Technique : Huile sur bois, format paysage monumental
Dimensions : env. 150 × 300 cm
Collection : Musée des Mondes Imaginaires, Anvers
Dans Le Tourbillon des Grotesques, la spirale centrale agit comme une transposition picturale du motif sonore de I Am the Walrus. Là où la chanson sature l’oreille par une répétition obsessive du refrain « goo-goo g’joob », le tableau sature l’œil par la prolifération des formes grotesques qui tournent en boucle autour du vortex. La composition abandonne toute perspective stable pour plonger dans une dynamique infinie : ce n’est plus la narration morale de Bosch qui domine, mais une expérience rythmique, proche du flux musical.
La palette, sombre et chaotique, ponctuée de jaunes crus et de rouges violents, renforce l’impression de déraillement. Ces couleurs se répondent comme des dissonances harmoniques : elles évoquent les couches sonores superposées des Beatles, où cordes, chœurs et voix distordues s’entrechoquent. La lumière paradoxale, venue du cœur obscur de la spirale, crée une tension visuelle analogue à l’étrangeté harmonique de la chanson, où le grotesque sonore devient sublime par excès.
Enfin, le tableau et la chanson partagent une même logique de nonsense construit. Lennon répète une formule absurde jusqu’à la transformer en mantra sonore ; Bosch, de son côté, multiplie les créatures hybrides et absurdes jusqu’à produire une cohérence dans l’incohérence. Dans les deux cas, le grotesque devient un langage : il ne livre pas un sens explicite mais une expérience sensorielle totale, où le spectateur comme l’auditeur sont happés dans un tourbillon hypnotique qui dépasse la raison pour toucher directement l’imaginaire.
Épilogue
Bosch : le grotesque comme morale inversée
Aux yeux de ses contemporains, Jérôme Bosch n’était pas un peintre de fantaisie gratuite, mais un moraliste. Ses créatures hybrides, ses hommes-œufs fissurés, ses porcs travestis en religieux constituaient un miroir satirique du monde humain. L’excès, la difformité et l’étrange n’avaient pas pour fonction de divertir, mais d’instruire. En représentant les vices et les faiblesses sous une forme grotesque, Bosch renversait la morale en images. L’horreur faisait rire, le rire instruisait : c’est cette ambivalence, à la fois ludique et critique, qui a assuré à son œuvre une portée intemporelle.
Lennon : le grotesque comme arme du nonsense
Près de cinq siècles plus tard, John Lennon retrouve dans le nonsense une fonction semblable. I Am the Walrus n’est pas un simple caprice psychédélique, mais une réponse ironique à l’attente de sens et de profondeur que la critique projetait sur lui. Les collages verbaux, les animaux improbables, les accumulations absurdes composent une arme esthétique : déstabiliser pour mieux révéler l’absurdité des institutions, ridiculiser la solennité des discours officiels, faire éclater les codes du langage lui-même. Là où Bosch utilisait le grotesque pictural, Lennon transposait ce même dispositif dans le champ sonore et poétique.
Aujourd’hui : le grotesque comme actualité
Notre présent, saturé d’images, de flux numériques et de rumeurs virales, offre un terrain familier à ce langage. Les créatures grotesques de Bosch trouvent des héritiers involontaires dans la prolifération des figures de la culture digitale : avatars hybrides, memes absurdes, détournements visuels qui circulent comme autant de commentaires politiques ou sociaux.
À cela s’ajoute désormais l’intelligence générative, capable de produire en un instant des images hybrides et des récits fragmentés, où se côtoient excès, dissonances et collisions visuelles. Comme Bosch avec son pinceau, comme Lennon avec ses mots, ces systèmes inventent des formes grotesques qui déconcertent et fascinent. Mais contrairement à ces créateurs singuliers, l’IA agit par prolifération statistique, sans intention morale. Cette ambiguïté — puissance imaginative d’un côté, absence de subjectivité de l’autre — interroge notre rapport au grotesque : est-il encore satire et critique, ou devient-il simple surface séduisante ?
Conclusion générale
En réunissant Bosch et Lennon dans cette exposition imaginaire, Grotesques for a Walrus met en évidence la continuité d’un même geste : utiliser le grotesque pour dire ce que le langage de la raison ne peut exprimer. Le peintre de la fin du Moyen Âge et le musicien du XXe siècle partagent une intuition commune : le monde est trop complexe, trop contradictoire, trop absurde pour être représenté dans les formes classiques de l’ordre et de la mesure.
Ainsi, l’exposition ne se referme pas sur une image, mais sur une ouverture : le grotesque traverse les siècles, s’adapte aux supports, et trouve aujourd’hui une nouvelle incarnation dans les hallucinations génératives de nos intelligences artificielles. De Bosch au nonsense de Lennon, jusqu’à nos propres machines, il révèle une vérité profonde : quand le monde devient illisible, le rire, l’absurde et l’excès sont peut-être les seules langues communes.
I Am The Walrus – Lennon/McCartney – 24 Novembre 1967
I am he
As you are he
As you are me
And we are all together
See how they run,
Like pigs from a gun,
See how they fly.
I’m crying.
Sitting on a cornflake,
Waiting for the van to come.
Corporation tee shirt,
Stupid bloody Tuesday
Man, you been a naughty boy,
You let your face grow long.
I am the eggman, (Ooh)
They are the eggmen, (Ooh)
I am the walrus,
Goo goo g’ joob.
Mister city p’liceman sitting pretty
Little p’licemen in a row
See how they fly,
Like Lucy in the sky
See how they run
I’m crying.
I’m crying, I’m crying, I’m crying.
Yellow matter custard,
Dripping from a dead dog’s eye.
Crabalocker fishwife pornographic priestess,
Boy you been a naughty girl,
You let your knickers down.
I am the eggman, (Ooh)
They are the eggmen, (Ooh)
I am the walrus,
Goo goo g’ joob.
Sitting in an English
Garden waiting for the sun.
If the sun don’t come,
You get a tan from standing in the English rain.
I am the eggman.
They are the eggmen.
I am the walrus.
Goo goo g’ joob g’ goo goo g’ joob.
Expert texpert choking smokers,
Don’t you think the joker laughs at you?
See how they smile,
Like pigs in a sty, see how they snied.
I’m crying.
Semolina pilchards
Climbing up the Eiffel Tower.
Element’ry penguin singing Hare Krishna,
Man, you should have seen them kicking Edgar Allan Poe.
I am the eggman, (Ooh)
They are the eggmen, (Ooh)
I am the walrus,
Goo goo g’ joob..
Goo goo g’ joob,
Goo goo g’ joob,
G’ goo goo g’ joob,
Goo goo g’ joob, goo goo g’ goo g’ goo goo g’ joob joob
Je suis toi,
comme tu es moi,
comme nous sommes l’écho d’un seul et même délire.
Voyez-les fuir comme des porcs effarés,
Voyez-les voler, silhouettes absurdes,
Tandis que je pleure
des larmes de verre.
Assis sur un épi de blé,
j’attends la charrette qui doit passer.
Tunique aux couleurs des marchands revêtue,
Oh funeste et sanglant mardi !
Mon visage, las,
s’emplit de tristesse.
Je suis l’homme-coquille,
Ils sont les hommes-coquilles,
Je suis le morse.
Goo goo g’ joob.
Seigneurs assis dans la gloire vacillante,
chevaliers en file dans l’attente du jugement.
Voyez-les s’envoler
vers Lucy étoilée,
voyez-les courir
sous le poids des ténèbres.
Larmes dorées et sucrées
ruisselant de l’oeil clos d’un chien sans vie. Poissonnière d’écaille, prêtresse du désir interdit,
Enfant perdu, te voilà fille, la pudeur dénouée.
Je suis l’homme-coquille,
Ils sont les hommes-coquilles,
Je suis le morse.
Goo goo g’ joob.
J’attends l’astre caché au milieu des ronces anglaises ;
Et la pluie me dévore comme un feu froid tombé du ciel.
Je suis l’homme-coquille,
Ils sont les hommes-coquilles,
Je suis le morse.
Goo goo g’ joob.
Experts en mots, fumeurs suffocants,
ne sens-tu pas le bouffon éclater de rire contre toi ?Vois-les sourire, porcs engraissés dans leur porcherie, vois-les ricaner, bêtes repues d’absurdité.
Pilchard en robe de semoule,
suspendu aux pierres d’une tour gothique.
Le pingouin originel psalmodia Hari Krishna,
et toi, frère halluciné, tu contemplas, hagard, la ronde cruelle piétinant Edgar Allan Poe.
Je suis l’homme-coquille,
Ils sont les hommes-coquilles,
Je suis le morse.
Goo-goo g’joob !
Goo goo g’ joob..
Goo goo g’ joob,
G’ goo goo g’ joob,
Goo goo g’ joob, goo goo g’ goo g’ goo goo g’ joob joob
Ic ben du,
als du bist ic,
als wi sijn die echoe van enen
selven rasen.
Siet si vlieden als verschrikte vercken,
Siet si vlieghen, ghedaenten sonder reden,
Alst ic ween tranen
van glas.
Gheseten op een are van coorn,
wacht ic den care die comen sal.
Roke in die coelen der cooplieden, boosaerdich ende bloedighen dinxdaghe.
Ende dijn aensichte, moe, vulde hem met droefheit.
Ic ben die scilleman,
Si sijn die scillemannen,
Ic ben die walrus.
Goo goo g’ joob.
Heeren sittende in den glorie wankel,
ridderen in reke wachtende op den oordeel.
Siet hoe si vliegen
tot Lucie der sterren,
siet hoe si lopen onder den last der duysternisse.
Guldine ende soete tranen vloeyende uut dat besloten ooghe van eenen dooden honden. Scalich viswijf, priesteresse des verboden minnen, Verloren kint, nu zijt ghi maegd, ontbonden is d’u schaemte.
Ic ben die scilleman,
Si sijn die scillemannen,
Ic ben die walrus.
Goo goo g’ joob.
Ic wachte den verblinden zonne tusschen die engelsche dornstruyken;ende die regen verslindt mi, als eene koude vlamme uut den hemel ghevallen.
c ben die scilleman,
Si sijn die scillemannen,
Ic ben die walrus.
Goo goo g’ joob.
Meesters der woorden, verstikte rokers,
gevoelt ghy niet den zot spotlach tegen u?
Siet hoe sy glimlachen, ver-vette vercken in hunne koey, siet hoe sy ghyndergrijnsen, beesten vol van ijdelheyt.
Die pylshaert in een cleet van semele, hanghende aen den steenen van ene gothische toer. Een pinghuin van eerster aert hief sijn liedt Hari Krishna, ende ghij, broeder, ghi soudet verwondert staen, alse ghi aenschoudt die gruwelijcke dans die Poe vertrad.
Ic ben die scilleman,
Si sijn die scillemannen,
Ic ben die walrus.
Goo-goo g’joob !
Goo goo g’ joob..
Goo goo g’ joob,
G’ goo goo g’ joob,
Goo goo g’ joob, goo goo g’ goo g’ goo goo g’ joob joob
« Bosch peint Lear et le Morse comme deux voix superposées :
le tragique shakespearien résonne dans les “goo goo g’joob” de Lennon. »

LE BESTIAIRE DE LA DERAISON
Technique : Huile sur panneau, format paysage, 95 × 160 cm
Collection : Musée imaginaire Beatles Art Odyssey
Cette composition chaotique, de format paysage, déploie un univers foisonnant typique de Jérôme Bosch. Au centre, le roi Lear apparaît déchu, silhouette dramatique dont les gestes égarés rappellent sa dérive tragique. À ses côtés surgit le Morse lennonien, figure hybride, grotesque et dérisoire, incarnation moderne du masque absurde. Tout autour, un bestiaire de monstres, de visages grimaçants et de créatures improbables peuple l’espace comme autant de reflets de la folie humaine.
Le rapprochement entre ces deux figures prend racine dans la chanson I Am the Walrus. À la toute fin du morceau, derrière les célèbres « goo goo g’joob », se glissent des fragments de l’Acte IV, scène VI de King Lear, captés lors d’une diffusion radiophonique et intégrés au mix. On y entend Oswald, mortellement blessé, supplier : « Slave, thou hast slain me: villain, take my purse. And give the letters which thou findest about me… O, untimely death! ». Puis la voix d’Edgar lui répond : « I know thee well: a serviceable villain… ».
Ces vers évoquent un affrontement grotesque : un serviteur, tué alors qu’il agresse un vieil homme aveugle, meurt en laissant des lettres de trahison. La scène dit tout de l’absurdité du pouvoir et de la bassesse des hommes. Transposés dans la chanson, ils se dissolvent dans l’absurde des « goo goo g’joob » : tragédie shakespearienne et nonsense psychédélique deviennent indiscernables.
Bosch, en maître du grotesque pictural, réunit ces dimensions. Lear incarne la déraison tragique, Lennon l’absurde moderne, et le Morse devient l’icône d’un monde où le sens se défait dans le chaos. La toile, saturée de détails infernaux, transforme ce moment sonore en vision universelle : le grotesque, loin d’être un excès gratuit, est le langage caché qui traverse Shakespeare, Lennon et Bosch.
L’ensemble suggère que le chaos n’est pas pure destruction, mais langage : Lear incarne la déraison humaine, le Morse la dérision moderne, et Bosch l’œil visionnaire qui les réunit. Le tableau devient une méditation sur la condition humaine, oscillant entre comique et horreur, délire et vérité.